Les graveurs d’aujourd’hui perpétuent un savoir-faire millénaire en le réinventant, comme Manon Bonjean, artisane d’art et graveuse en modelé, lauréate 2025 du concours Hauts-de-France des Ateliers d’Art de France.
Après une formation de cinq ans à l’Ecole Boulle, un stage en glyptique chez Cartier et diverses collaborations avec des maîtres d’art, cette jeune femme sensible et talentueuse s’est lancée, au sein de son atelier isarien baptisé Erakla*, dans la création d’œuvres où la verticale épouse la matière et où le sacré rencontre la géométrie. Un travail artisanal qui puise son inspiration dans l’Antiquité, l’Egypte en particulier, pour mieux rayonner aujourd’hui.
Les effets de matière, sculptés et révélés par les pigments de couleur, dorés à la feuille et gainés de résine, révèlent l’art subtil de Manon Bonjean, qui fait dialoguer la tradition et la création contemporaine pour donner naissance à des œuvres d’une grande poésie visuelle.
-Comment est née votre relation à la matière et la gravure ?
-Manon Bonjean : J’ai une très grande sensibilité à la matière et les métiers d’art m’ont toujours plu par rapport à la rigueur qu’ils exigent mais aussi parce qu’ils sont porteurs d’Histoire et de transmission. J’aime la sculpture, la technique du modelé, le travail en surface qui recèlent plusieurs métiers en un. Enfin, j’aime que la lumière révèle la gravure pour lier l’ensemble et créer l’équilibre.

-Comment travaillez-vous ?
-MB : Je mélange de la résine à des pigments, je superpose les couches en choisissant des couleurs et des zones spécifiques, j’utilise également la feuille d’or pour créer des veines qui irriguent la matière et la traversent comme des chemins. Pour finir, cela donne des effets de matière étonnants, de la profondeur et des créations toujours différentes…
-En quoi votre passage par l’École Boulle, par Cartier, a-t-il façonné votre exigence et votre regard ?
MB : J’ai passé un diplôme de graveuse modeleuse en cinq ans à l’école Boulle et j’ai fait un stage en glyptique chez Cartier** avec le maître d’art Philippe Nicolas. Ce sont des formations qui m’ont permis d’atteindre le summum, l’exigence extrême. On ne peut pas tricher quand on passe par de tels lieux. Je mets dans mon travail toute mon énergie, cela me permet aussi de la canaliser et d’exprimer toute la liberté qui est en moi.
-La glyptique est un art très ancien devenu rare, qu’a-t-elle éveillé en vous ?
-MB : C’était un moyen pour moi de révéler l’histoire de la pierre et comme je suis fascinée par la matière, la glyptique était vraiment le choix le plus adapté.
-Vous avez connu des univers exigeants, de grandes maisons à l’atelier d’art (collaboration avec l’Atelier Rietsch, frères bronziers d’art spécialisés dans le sur-mesure, Philippe Nicolas, maître d’art en sculpture de pierres fines et dures – glyptique). Qu’en avez-vous retenu ?
-MB : Ce sont des rencontres qui m’ont marquée, elles permettent aussi de déployer les savoir-faire entre eux, notamment les effets de matière. J’ai découvert aussi que je pouvais étendre mon activité en travaillant avec des orfèvres, des horlogers, des bijoutiers. Je crée ainsi des objets sur-mesure, en travaillant la forme, la taille, la couleur mais aussi la gravure, avec des outils anciens tels que le burin, la pointe sèche…
– Au delà de la dimension esthétique, l’aspect de vos créations est surprenant, il fait penser parfois à du marbre, à de la pierre dure, notamment avec les effets de profondeur et le plus étonnant c’est la légèreté de vos créations … Pourrait-on imaginer des panneaux muraux qui remplaceraient, en termes de praticité, ces pierres naturelles dans des environnements domestiques (cuisines, salles de bain) ?
– Oui tout à fait, la résine offre d’infinies possibilités et elle est notamment très résistante.
-Il est question, dans votre travail d’artisane, de verticalité, de sacré et de géométrie. Comment ces notions dialoguent-elles entre elles ?
-MB : Je canalise mes émotions par la rigueur et pour le fond je m’octroie plus de liberté donc je m’efforce de tout faire coexister ensemble. C’est un équilibre.

-Vos fonds organiques sont associés à des ornements inspirés de l’Égypte ancienne et de l’Art Déco. Qu’est-ce qui vous relie à ces esthétiques ?
-MB : A l’origine, la résine n’est pas utilisée dans ces ornements, c’est une révélation tout à fait personnelle. C’est la dimension sacrée qui me relie à ces esthétiques. Le rapport à l’or (feuille d’or) pour le passage dans l’au-delà est très important dans certaines civilisations (ex. dans l’Antiquité, l’utilisation de pièces de monnaie lors des funérailles garantissait le passage entre les deux mondes). C’est ce côté mystique que je trouve fascinant et que j’ai envie d’explorer d’une manière qui m’est propre.
-Vous parlez de « traversée sensorielle » sur votre site. Que cherchez-vous lors de cette « traversée » ?
-MB : C’est comme une odyssée pour moi mais aussi pour les personnes qui découvrent mon travail. Chaque création est une escale où presque tous les sens sont mis en éveil.
-Le temps semble occuper une place essentielle dans votre pratique. Est-il un allié, une nécessité voire une contrainte ?
-MB : Le temps est un allié précieux, il me permet de révéler un métier d’art, la gravure, dans mon rapport à la matière. Pour mieux la comprendre, il faut qu’elle soit porteuse de sens.

-Quelle part de vous-même déposez-vous dans chaque œuvre ?
-MB : Ma sensibilité (sourire)…
-En 2025, vous avez été distinguée par Ateliers d’Art de France pour le Prix du concours régional (Hauts-de-France). Comment accueillez-vous cette reconnaissance ?
-MB : Je ressens beaucoup d’émotion et je suis également très reconnaissante car mon travail est une vraie création personnelle. Ce qui a parlé au jury, d’après ce qu’on m’a dit, c’est cette liaison entre tous les métiers d’art car chaque strate de mes créations représente un métier…
-Un prix vient-il confirmer une direction ou ouvre-t-il de nouvelles perspectives, selon vous ?
-MB : C’est tout cela à la fois … Ce prix me conforte dans cette voie, mais cela ne me détermine pas, cela me donne confiance et aussi de l’élan (sourire).
-Aujourd’hui, vers quels horizons souhaitez-vous diriger votre travail, votre démarche artistique ?
-MB : Vers la transmission, la sensibilisation, parce que les métiers d’art ne sont pas assez connus. Il faut les dépoussiérer, les inscrire dans un moment présent … La résine est une matière nouvelle et disruptive. J’ai très envie de développer des ateliers avec des enfants, c’est très intéressant car ils révèlent beaucoup de sensibilités (sourire).

*Atelier Erakla : https://erakla.com/
**Art ancestral de la gravure sur pierres fines, la glyptique est un savoir-faire rare inscrit au patrimoine de l’Unesco. Chez Cartier, il se transmet de Maître d’art à élève, au sein d’un atelier créé en 2010 pour en assurer la pérennité. Dirigé par Émilie Marques, ancienne élève du Maître d’art Philippe Nicolas, cet écrin de création réunit cinq femmes artisanes qui perpétuent et réinventent cet héritage. Ce lieu unique, placé sous le signe de la transmission, explore de nouvelles expressions artistiques.
(Sources Maison Cartier)
Photos DR MB/CMA HDF